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02/03/2011

Pour qui sonne Bungalopolis?

BungalopolisDans la même journée (samedi 26 février) j'ai vu deux opéras de grande qualité, situés aux antipodes (chronologiques et conceptuelles) l'un de l'autre: Iphigénie en Tauride, de Gluck (j'en ai parlé ici), et Bungalopolis, un opéra-cabaret conçu par le compositeur Maxime Goulet et ses complices.

Cette dernière production, présentée au théâtre Palace Arvida par la Société d'art lyrique du Royaume, sort réellement des sentiers battus, ceux de l'opéra, ceux de la musique, ceux du théâtre, dont elle retient cependant certains codes pour pour nous projeter dans l'univers déjanté de la bande dessinée, plus précisément des aventures de Jérôme Bigras, banlieusard moustachu et ventripotent créé par le bédéiste Jean-Paul Eid.

bungalopolis,société d'art lyrique du royaume,maxime goulet,jean-paul eid,jérôme bigrasLe concepteur Maxime Goulet invente une forme d'opéra moderne inspiré par les BD de Jean-Paul Eid (à gauche sur la photo, Maxime Goulet est à droite): le décor est celui d'une banlieue monotone (Bungalopolis) où les préoccupations des personnages touchent le gazon, le facteur, les vidanges, (ça fait penser à la petite vie, non?). Jérôme Bigras et ses voisins vivent des aventures extraordinaires, ils voyagent dans l'espace et dans le temps, ils rencontrent des étrangers, des gens qui leur veulent du mal, mais leur prosaïsme et -disons-le franchement- leur vulgarité désamorcent toute possibilité de véritable narration pour nous ramener à l'univers minimaliste de la banlieue où règne Jérôme Bigras, secondé par... Rex, sa fidèle tondeuse!

La parodie est l'un des ressorts de cette amusante production, comme l'indiquent les titres des 16 courts tableaux qui constituent les trois actes de l'opéra: Rascar Capac, Les aventuriers des objets perdus, Les hommes de matante, Passe-Jérôme tond le gazon, par exemple. Rien de tout ça n'est sérieux: il faut saisir les allusions (fines ou pas fines) et se laisser emporter par ce joyeux mélange d'absurde, de ridicule, de comique.

bungalopolis,société d'art lyrique du royaume,maxime goulet,jean-paul eid,jérôme bigrasComme à l'opéra, les (six) musiciens jouent en direct. Sur la scène, un écran affiche les planches des bandes dessinées (en noir en blanc) et les textes que chantent les quatre interprètes, Ariane Girard, Philippe Martel, Sylvain Paré et Dominique Côté (en ordre sur la photo), tous excellents. La musique, ultra-contemporaine, fascinante et accessible, est l'oeuvre de cinq jeunes compositeurs dynamiques et inventifs. L'un des points forts de l'oeuvre est d'ailleurs ce contraste pétillant entre le livret (vie quotidienne et propos triviaux) et la musique (pointue et audacieuse).

C'est un spectacle de grande qualité, ça bouge et ça déménage, c'est plutôt drôle, bref, on voit que tout le monde y a mis beaucoup de temps, de talent, et d'énergie.

Pour ma part, je me suis bien amusée, j'ai apprécié cet effort concerté d'un grand nombre de créateurs pour faire quelque chose de nouveau et d'éclaté, ce talent déployé dans tous les aspects de ce spectacle original: musique, mise en scène, conception, réalisation technique.

bungalopolis,société d'art lyrique du royaume,maxime goulet,jean-paul eid,jérôme bigrasMais pour le moment du moins, l'oeuvre ne semble pas avoir trouvé son public. Plusieurs des représentations prévues à l'origine ont été annulées, et celles qui ont eu lieu (à Jonquière et à Montréal) n'ont pas attiré les foules attendues. Tous ceux qui se sont déplacés ont adoré le spectacle, semble-t-il.

Mais comment convaincre, et qui convaincre? Pas de nom connu, musique contemporaine, complète nouveauté. Aînés amateurs de grands opéras? banlieusards avec enfants? intellos branchés? amateurs de jazz? artistes allumés? jeunes désargentés?

Difficile d'identifier le public-cible de Bungalopolis, véritable attracteur étrange qui tente de faire son chemin dans le monde déjà surpeuplé de l'offre de spectacle. Il faudrait une promotion tous azimuts, sur divers supports, qui titillerait la curiosité, des extraits, des critiques dans les grands médias... Difficile tout ça... et très cher.

Situation paradoxale puisque Bungalopolis possède au fond toutes les caractéristiques qui pourraient lui permettre de devenir une oeuvre-culte. Mais pour qu'elle le devienne vraiment, il faut qu'elle soit largement diffusée et connue. Un éventuel DVD trouvera peut-être son public plus facilement que le spectacle lui-même: je le leur souhaite, car tous ces gens débordent de talent et méritent attention et appréciation.

 

07/02/2011

La Rubrique dans tous Les Sens

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(Sara Moisan et Émilie Gilbert-Gagnon. Photo: Jean Briand)


Un beau projet du Théâtre La Rubrique que cette création, Les Sens, faisant appel à six auteurs dramatiques originaires du Saguenay-Lac-Saint-Jean, qui ont accepté d'écrire chacun un texte relié à l'un des cinq sens. Cinq sens... plus un, ça fait six auteurs. Et cela donne un spectacle dramatique de deux heures qui enchaîne six courtes pièces presque sans coupure, au point où les spectateurs ne sont pas certains s'il faut applaudir entre chaque proposition. C'est présenté à la salle Pierrette-Gaudreault jusqu'au 12 février.

Mon préféré: Le dernier Almodovar, qui porte sur l'ouïe. Larry Tremblay, toujours aussi génial, a bricolé son texte comme un puzzle où les répliques se succèdent en s'emboîtant, une sorte de chorégraphie vocale où chaque voix trace sa ligne, bifurque, se multiplie, croise les autres voix. Le tout combiné à une illustration visuelle (mise en scène) convaincante. Deux hommes, deux femmes, deux couples, quatre humains et, entre eux et elles, toutes les combinaisons possibles. Habile, léger, étonnant, un brin érotique: réjouissant en somme.

J'ai bien aimé Touchez-moi de Jean-Rock Gaudreault (dont j'avais pourtant détesté Une maison face au Nord): deux hommes, dans un parc, l'un demande à l'autre de le toucher, on croit les connaître mais on découvre, à la faveur d'un revirement bien ficelé, que le plus malheureux des deux n'est pas celui qu'on pense.

Dans Myope ou presbyte (sur la vue), Sylvie Bouchard met en scène un homme de retour d'Afrique, hanté par la misère et les horreurs qu'il y a vues, incapable de réintégrer la vie ordinaire et de profiter d'un moment au chalet avec sa femme et ses amis. Le texte, linéaire et sans grande surprise, soulève pourtant des questions intéressantes et suscite la réflexion.

Et les fruits seront de plus en plus bizarres, de Pierre-Michel Tremblay (un excellent auteur qu'on a tendance à oublier) prend la forme d'un amusant récit qui met en lumière les paradoxes du temps qui passe, du passé et du futur, et les diverses perceptions que l'on peut en avoir, en prenant pour prétexte la découverte d'un nouveau fruit, le kiwi. Humoriste dans l'âme, il campe une famille ordinaire des années 60-70 et nous fait bien rire avec des répliques bien senties.

J'ai un peu moins moins aimé les deux autres pièces. Michel Marc Bouchard reste à l'extérieur de son histoire (appartement, odeur pestilentielle, femme anosmique et famille dysfonctionnelle) qu'il fait raconter par un narrateur. Cela produit un drôle d'effet, comme si on n'y était pas vraiment. Daniel Danis, un auteur que j'apprécie pourtant, conclut le tout avec Bricole d'imagie, un long épisode poético-dramatique où une mère autochtone veut ressusciter sa fille avec des potions et des incantations: l'idée est  très porteuse, l'ajout d'un sixième sens est une excellente idée, il y a des phrases percutantes et de belles images, mais je suis restée perplexe, comme s'il manquait quelque chose pour que tout ça vienne me chercher.

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(Benoît Lagrandeur et Guillaume Ouellet. Photo: Jean Briand)


Pour la mise en scène, Benoît Lagrandeur a choisi, logiquement, de mettre en évidence les  similitudes entre les différentes parties, plutôt que d'insister sur leurs différences, en conservant par exemple une unité dans la scénographie (signée Serge Lapierre) où les mêmes éléments, reviennent, comme ce cercle lumineux où il y a des projections d'images et de textes, ou encore la position et les déplacements des personnages.

Il excelle d'ailleurs comme comédien dans plusieurs des pièces (il s'est même assis sur le siège voisin du mien dans la salle pour répondre à un appel téléphonique qui venait... de la scène), tout comme les autres, efficaces et polyvalents, qui accomplissent avec une grande maîtrise leur formidable et difficile travail: Émilie Gilbert-Gagnon, Patrice Leblanc, Guillaume Ouellet (que j'ai découvert) Sara Moisan et Guylaine Rivard.

Sus au vestiaire obligatoire!

Finalement, j'ai fort apprécié cette soirée qui avait pourtant très mal commencé: en haut de l'escalier qui mène à la salle, quelqu'un nous indique que le vestiaire est obligatoire. Le petit groupe au milieu duquel je me trouvais a donc dû redescendre les marches, et faire la queue au vestiaire où il n'y avait qu'une seule personne pour s'occuper de tous les vêtements.

C'est agressant et insultant, je trouve. Choisir librement de garder son manteau avec lui ou de le déposer au vestiaire, je considère que ça fait partie des droits du spectateur (à moins de circonstances bien particulières imposées par le spectacle lui-même). Nulle part, que ce soit à la Place des Arts, au Grand Théâtre, ou dans cette salle Pierrette-Gaudreault pour d'autres événements, on ne m'impose ce "vestiaire obligatoire".

Et en plus, il fait tellement froid dans cette salle que j'aurais bien aimé conserver mon manteau avec moi pour le mettre sur mes épaules...

À bon entendeur, salut!

 

Autres opinions sur la pièce:

Le Quotidien (texte incomplet)

Voir

Le Réveil

09/12/2010

Traces d'histoire

tracesCouleurRed.jpgJe me permets maintenant quelque chose que je ne pouvais pas faire du temps où je travaillais: assister à la dernière représentation d'un spectacle (plutôt qu'à la première ou même à l'avant-première), qui est souvent la meilleure car les artistes y donnent tout ce qu'ils peuvent.
En fin de semaine dernière, je l'ai fait pour deux spectacles, Traces et Le Déclin des soleils de glace. Très différents l'un de l'autre, ils présentent toutefois des caractéristiques communes: une petite salle, une petite scène, et surtout: talent, inventivité, maîtrise du médium, artistes totalement engagés dans leur travail.

Samedi dernier (4 décembre) donc, dernière représentation de Traces, spectacle monté par une équipe de créateurs allumés soutenue par le théâtre Côté-Cour qui agissait comme producteur.

Marc-André Perrier, bien connu dans la région comme comédien, signe ici son premier texte dramatique. Comme le spectacle s'inscrit dans la programmation de Saguenay capitale culturelle 2010, je m'attendais à une pièce historique sur Jonquière. Eh bien pas du tout.

  Fils spirituel de Michèle Lalonde (Speak White) et de Sol, le jeune auteur crie la révolte du peuple asservi par les patrons anglais, Alcan, Price et consorts, à coups de jeux de mots, de figures de style et de néologismes. Dans l'esprit du Refus Global, le texte prend la forme d'un délire verbal bien contrôlé, à la maniètre de Gaston Miron, de Gérald Godin, de tous les poètes qui ont forgé des mots pour réclamer la fin de l'asservissement, la libération et l'indépendance du peuple québécois.
boiesMoisan2.jpgLes comédiens Jonathan Boies, Sara Moisan et Patrick Simard (de gauche à droite sur la photo) se mettent en bouche de belle façon la superbe complexité de cette langue novatrice, sous l'efficace direction de la metteure en scène Marilyne Renaud.

Le spectateur doit demeurer attentif, ne pas perdre une syllabe: on en perd malgré tout, mais on a du plaisir. Seulement ensuite, on aimerait réentendre tous ces mots, ou mieux, les lire et les décortiquer lentement pour en goûter toute la richesse.

Une dizaine de tableaux un peu fous, vaguement chronologiques, évoquant parfois l'histoire de Jonquière, avec Marguerite Belley et la famille Price, mais il ne faut pas y chercher un spectacle historique: plutôt une vision, un cri, une complainte, des regrets, un peu d'espoir...

Assez percutant...

 

Lire aussi le mot de Jacques B Bouchard sur son blogue.

Vicky Côté: le poids des choses

declinnoir.jpgÀ la salle Murdock (dernière représentation dimanche dernier, 5 décembre),  Vicky Côté, entourée de l'équipe allumée du Théâtre à bout portant, pousse encore plus loin l'excellent travail amorcé notamment avec Rage (que j'avais beaucoup aimé, j'en ai parlé ici). Son nouveau spectacle solo -et muet- Le Déclin des soleils de glace s'avère une performance très achevée, entre mime, danse, gymnastique.
Sur un plan de jeu délimité par un cadre blanc tracé au sol, deux espaces: la maison, le bureau. Dans l'un et l'autre endroit, la vie quotidienne d'une femme. Une enfilade de gestes répétitifs exécutés rapidement et sans état d'âme.
Un jour, elle n'arrive plus à bouger sa main, ce qui complique singulièrement l'exécution de sa routine. Un premier grain de sable dans l'engrenage, qui sera suivi de plusieurs autres, chaque journée declinDessin.jpg apportant une nouvelle incapacité, qu'elle tente de circonvenir en enfilant des prothèses.
Cela donne lieu à des scènes efficaces et troublantes, comme ce ballet amoureux avec un manteau surmonté d'un ballon, ou cette périlleuse gymnastique avec des prothèses qui glissent et se dérobent sous elle.

Elle finit recroquevillée sous une minuscule table qu'elle porte sur son dos du bureau à la maison. Mélange de ses deux univers: désorganisation totale. Elle perce l'un des ballons qui sont descendus peu à peu du plafond au fil des scènes: il en coule du sable, non plus un seul grain mais une rivière de sable. Désespérant mais beau.

Rien n'est dit,  mais tout est vu et entendu, tout passe par le corps de l'artiste, utilisé de multiples façon. Un ensemble scénique cohérent et signifiant: noir et blanc, accessoires et prothèses, sorties du cadre. Et la musique, qui se déglingue parfois comme sa vie.

On peut lire un nombre infini de choses et de messages dans ce spectacle exceptionnel, poétique et fascinant: la solitude, l'absence de communication, les obligations que l'on s'impose à soi-même, le carcan que représentent les impératifs et les interdictions venues de toutes part, l'angoisse ambiante, le besoin de liberté...

"J'ai oublié de vivre" chantait Johnny Haliday...


"Et si tout ce qui était pris pour acquis devenait défaillant
Une femme, trop bien ancrée dans un carcan trop bien réglé,
Quand la vie devient contraintes,
La liberté, elle, devient urgence" (Vicky Côté)

 

Lire aussi la critique de Dario Larouche dans Voir

11/11/2010

Broche à foin extrême

En attendant le songe, mardi dernier à la salle Pierrette-Gaudreault (un autre bon coup de La Rubrique comme diffuseur de théâtre): j'ai rarement autant ri en assistant à un spectacle, même donné par un humoriste.

IrinaBrook.jpg

Cliquer sur l'image pour voir (descendre un peu dans la page) une vidéo sur la pièce jouée à Paris (distribution différente) et les propos d'Irina Brook à ce sujet


C'est Le Songe d'une nuit d'été, de Shakespeare, à la sauce Irina Brook. Les comédiens sont restés coincés à Athènes, les techniciens (déjà sur place car ils ne voyagent pas en avion) vont donc tenter de sauver les meubles et en jouant eux-mêmes la pièce.

J'avais eu la bonne idée de lire sur Wikipédia le synopsis de l'oeuvre, ce qui a littéralement doublé mon plaisir.

Les deux principaux volets du Songe... y sont bel et bien: l'histoire de trois couples qui se font et se défont, s'aiment et ne s'aiment plus dans la Grèce antique, et celle d'un metteur en scène qui tente de monter une mauvaise pièce avec de mauvais acteurs.songenuit.jpg

La mise en abyme proposée par Shakespeare est doublée de celle(s) qu'y ajoute le génie inventif d'Irina Brook.

Le côté amusant de la pièce est poussé à son extrême limite. Le texte est largement amputé pour faire place à des ajouts du plus haut comique, par exemple des mots grecs connus de tous (souvlaki, ouzo, ou encore "alpha, bêta et Zorba"), des galipettes, des anachronismes, pour le plus grands plaisir des spectacteurs, littéralement crampés de rire.

Les prolétaires, plombier, maçon, électricien, s'emparent de la scène, chambardent tout, s'expriment et s'éclatent, se moquent des conventions, n'oublient jamais de parler au public: c'est fou, débridé, burlesque, jouissif. Les sept comédiens (hommes) jouent tous les rôles: hommes, femmes, fées, musicien, lune, lion. Ils savent faire tout et n'importe quoi: jouer les bouffons, les amoureux, les pitres, prendre des poses, minauder, se taper dessus, courir, sauter, rentrer dans le mur (ouch!).

Tout ça sans aucun décor, avec quelques accessoires et costumes totalement déjantés: c'est un tourbillon, une vraie folie. Mais ne nous y trompons pas, cette perle qui élève le comique à un niveau rarement atteint pétille d'intelligence et prend sa source dans une profonde compréhension de l'oeuvre (et plus généralement de la nature du théâtre).

D'autres commentaires sur ce spectacle:

Jack

Le blogue de la Rubrique

Daniel Côté, Le Quotidien, 11 novembre 2010 (lien à venir, peut-être)

 

 

04/11/2010

Soudain l'été dernier: coup de théâtre, coup de coeur

J'ai écrit ce qui suit alors que je venais tout juste de voir la pièce. Des impressions, des idées à propos de Soudain l'été dernier, la pièce de Tennessee Williams présentée ces jours-ci par Les Têtes heureuses. (Il reste encore quatre représentations au Petit théâtre de l'UQAC, d'aujourd'hui 4 novembre au dimanche 7 novembre, et une à l'auditorium d'Alma le vendredi 12 novembre.)

maudeDernier.jpg

(Maude Cournoyer et Éric Renald)

 

Avant même le début de la représentation, j'ai été frappée par la beauté du décor signé Michel Gauthier. Même dans la pénombre, le style dépouillé de cette scénographie agit sur l'esprit. Un  plancher, des murs, un corridor, l'immense photo d'un enfant. Au centre: un petit module, comme un îlot formant table, chaise longue, banc. Impression d'immensité, de lignes qui fuient, de bois laqué, de géométrie, on y détecte aussi la grammaire visuelle de l'artiste Gatien Moisan, qui a travaillé lucillePerronL.jpgaux maquettes.
Les savant éclairages d'Alexandre Nadeau (décidément un as) varient en fonction des scènes pour fonférer à l'ensemble les textures et les couleurs qu'il faut, l'assombrir ou l'éclairer jusqu'à lui donner un aspect blanc aveuglant et fumeux.
Dans ce cadre vraiment magnifique se joue un drame, que je connaissais déjà pour ma part car j'ai vu cette pièce en 1995 à l'auditorium Dufour, présentée par la compagnie Jean-Duceppe: Andrée Lachapelle et Sylvie Drapeau y jouaient les deux rôles principaux. (Pour un résumé de l'oeuvre et le commentaire que j'en ai fait à l'époque, voir ce lien.)

Le thème principal de la pièce: la dévoration. Plante carnivore, oiseaux de proie dévorant les bébés-tortues aux Îles Galapagos, mère surprotectrice, quasi-amante de son fils: dévorante. Enfants affamés qui dévorent le héros. Images de la relation humaine selon Tennessee Wiliams: haine ou amour, on dévore toujours quelque chose de l'autre.
Impeccable performance de tous les comédiens, parfaitement dirigés par le metteur en scène Rodrigue Villeneuve.  En travaillant avec eux le rythme, la diction, l'accent, les pauses et les silences, il fait ressortir les riches nuances de ce beau texte qui tient du récit, du poème, de la méditation philosophique. Lucille Perron (photo de droite) est parfaite dans le rôle de Mrs (Violet) Venable (en plus d'avoir le physique idéal pour le rôle), oscillant entre jalousie, amertume, dénégation. Et Maude Cournoyer est tout simplement éblouissante dans la longue dernière scène finale où elle décrit, fragile, sensible, effrayée mais non pas folle, la fin terrible de son cousin.
groupeLete.jpg

(Éric Renald, Martin Giguère, Maude Cournoyer, Dave Boudreault-Girard, Dominique Breton et Lucille Perron)

 

On a vu plus baroque et plus éclaté aux Têtes heureuses. Cette fois, c'est dépouillé et lumineux: une sobriété intelligente parfaitement justifiée.

Critiques parues:

Jacques-B. Bouchard sur son blogue

Daniel Côté dans Progrès-Dimanche
Christiane Laforge sur son blogue 

Keven Girard (une note discordante, c'est son droit)

Et les sous?

Parlons d'argent, enfin. C'est une honte que le CALQ refuse, depuis cette année, de verser à cette troupe une subvention de soutien au fonctionnement.  (Voir la nouvelle parue dans Le Quotidien).

Depuis presque 30 ans, ces gens accomplissent un travail théâtral remarquable, effectuent, avec une rigueur exemplaire, des choix totalement motivés par la qualité des oeuvres, et poursuivent sans relâche leur recherche de la perfection scénique. Que faut-il offrir de plus aux fonctionnaires et évaluateurs du CALQ pour qu'ils acceptent de soutenir financièrement cette troupe, l'un des fleurons du théâtre régional et québécois?

Lire à ce sujet:

-Le commentaire du blogueur Dario Larouche
-Le texte du directeur Rodrigue Villeneuve sur le site des Têtes heureuses, dans la colonne Espace Libre

 

20/10/2010

Un crime parfait...

LincolndPoing.jpg Abraham Lincoln va au théâtre: un spectacle génial. C'est rare que tout, texte (Larry Tremblay), jeu des acteurs (Maxime Gaudette, Patrice Dubois, Benoît Gouin... et les autres), mise  en scène (Claude Poissant) concorde et concoure ainsi au plaisir du spectateur. Pièce(s) dans la pièce, mise en abyme, morceaux qui s'emboîtent telles des poupées russes, jeu de tiroirs et de miroirs, édifice génial, que l'on aime pour le jeu lui-même, mais aussi pour ses propos bien sentis, notamment sur l'Amérique, sur ce qu'est un acteur, sur ce qu'est le théâtre, sur l'art et la création.

La salle Pierrette-Gaudreault était pleine à craquer mardi soir pour cette production du Théâtre PàP (une supplémentaire avait été ajoutée lundi), et il y avait beaucoup d'adolescents, dont un bon groupe arrivé par autobus scolaire: assurément un public en formation qui appréciera au cours des années qui viennent les productions diffusées par la Rubrique, qui frappe fort avec sa programmation cette année.  

Il y est question de l'assassinat (le 15 avril 1865), du président américain Abraham Lincoln par un acteur nommé John Wilkes Booth, de la représentation de cet événement par une troupe de théâtre, puis de la mise en scène de cette tentative. Il y a Abraham Lincoln, Laurel et Hardy, il y a surtout des acteurs, des acteurs de différentes époques, qui, avec des metteurs en scène et des auteurs, tentent de cerner, de contenir, de représenter des faits qui ne cessent de leur échapper. lincolnBGouin.jpg

La réalité et l'illusion, la folie et la raison, la vraie vie et la fausse mort (et vice-versa), le passé et le présent (et même le futur) se télescopent, se recoupent et s'éclairent mutuellement. C'est complexe et clair, c'est accessible et fabuleux. Deux heures de plaisir total: texte, intelligence, performance d'acteurs qui ne décrochent pas un seul instant malgré les embûches de tout ordre. Tout fonctionne à merveille, c'est la perfection.

Plaisir qui se poursuit après, quand on réfléchit à tout ce qu'on a vu et entendu. Et quand on lit les textes du programme: un programme très bien fait, où Larry Tremblay explicite les sources de son travail, où Claude Poissant décrit sa rencontre avec le texte. Un programme qui, pour une fois, complète et enrichit la représentation, au lieu se limiter, comme on le fait trop souvent, aux cv des artistes.

Chapeau bas à toute l'équipe, et en particulier au génial -et saguenéen- Larry Tremblay.

17/10/2010

Kiwi: drame en deux dimensions

danyKiwi2.jpgVu Kiwi, présenté à Jonquière par le Théâtre de La Tortue Noire, spectacle qui a été récompensé en 2009 au festival Spectaculo Interesse en République tchèque. Une histoire (écrite par Daniel Danis et mise en scène par Guylaine Rivard), de jeunes de la rue, dramatique, poignante, qui s'adresse en premier lieu aux adolescents, mais qui peut être appréciée par les adultes.

Avant la représentation, les deux comédiens, Dany Lefrançois et Sara Moisan, proposent une vente de garage au public qui se présente à la salle Pierrette-Gaudreault. Pour quelques sous ou quelques dollars, on peut acquérir bibelots, plaques d'immatriculation, cartes postales, râpe à fromage, jouets et autres menus objets hétéroclites qui paraissent sans grande valeur.

IMG_1254.JPGEn écoutant la pièce, on s'aperçoit que ces objets sont en fait des accessoires et des éléments de décor du spectacle, et qu'en les achetant, on en a privé les acteurs, réduisant encore leur scénographie déjà minimaliste et les forçant à modifier le récit en fonction  des éléments manquants! Deux oiseaux en terre cuite reposent ainsi au fond de mon sac à main alors qu'ils devraient chanter au bord de la rivière. Une spectatrice se réjouit de ne pas avoir acheté le petit carrosse de poupée dans lequel Kiwi promène Noisette.

Objets, marionnettes, manipulation, jeu d'acteur: la mise en scène et la scénographie jouent sur les deux dimensions (humaine et lilliputienne), sur et sous la table, combinant tous ces éléments avec une bonne dose de fluidité. Des têtes de poupées au bout d'un doigt, des doigts qui marchent comme des jambes, d'autres têtes miniatures posées sur des bouteilles de bière et de vin, et voilà installé ce groupe de jeunes marginaux, dans un repaire bricolé où ils vivent d'espoir: menacés d'éviction à la veille de jeux olympiques, ils connaîtront un destin tragique. Les deux principaux IMG_1251.JPGprotagonistes, Kiwi et Litchi, survivent au drame et représentent l'espoir.

On reconnaît bien l'écriture de Daniel Danis, où le mode narratif et poétique se substitue aux dialogues: un autre défi  pour les deux comédiens-manipulateurs.

"Entre le récit et la manipulation on passe d'une échelle à l'autre sans difficulté, suivant par moments les acteurs-personnages, pour les voir ensuite personnifiés par des têtes de poupées manipulées au bout des doigts, déambulant par exemple à travers une ville faite de plaques de voitures, de vieilles lampes et de bricoles. La simplicité des moyens utilisés, la puissance d'évocation des images créées par la rencontre d'objets bruts, ainsi que le travail vocal des acteurs viennent souligner avec encore plus de force la dimension poétique du texte de Danis",

peut-on lire sur le site de La Tortue noire: je ne saurais mieux dire.

Un travail intéressant, fascinant, minutieux, à la limite un peu laborieux: tellement visible qu'il s'interpose parfois entre le drame et l'esprit du spectateur, telle une digue anti-émotion. Un barrage salutaire:  autrement, on pleurerait peut-être...

25/09/2010

Salut Ricky!

planRicky.jpg48 ans, c'est bien jeune pour mourir. C'est à cet âge que l'homme de théâtre Ricky Tremblay est mort il y a quelques jours. Je l'ai fréquenté régulièrement quand je travaillais, c'était un homme doux et gentil que j'appréciais beaucoup. Véritable artiste, il avait toujours un ou deux projets en cours, peut-être un peu de difficulté à se fixer, mais une chose est sûre: c'était un passionné de théâtre qui aimait se perfectionner et approfondir les multiples aspects de ce métier.

Il a joué un rôle important dans le Rêve de Marguerite, spectacle musical qui fut monté  au Palais des sports en 1997. (Il s'agit de Marguerite Belley, la fondatrice de Jonquière).

Ricky Tremblay, comédien professionnel, est crédible en meneur de jeu, maître de piste, commentateur et parfois aussi acteur du drame,

 

avais-je écrit à l'époque. (Pour ceux que cela intéresserait, ma critique complète de ce spectacle est ici).

C'est le monde régional du théâtre qui est en deuil, car Ricky a collaboré avec la plupart des troupes et avec tous ceux qui évoluent dans ce milieu, notamment les gens de la Rubrique.


Des nouvelles plus joyeuses:
- Parlant de La Rubrique, j'ai mis la main récemment son programme de diffusion en théâtre pour l'année et je le trouve particulièrement riche et intéressant. En fait j'ai envie de voir tous ces spectacles, même ceux pour jeune public.

saraTortue.jpg
- J'ai assisté il y a quelques semaines à une présentation du Théâtre de La Tortue noire à la salle Murdock. Très intéressant travail de manipulation d'objet, présenté à des connaissances et amis, afin de recueillir leurs commentaires. Dany Lefrançois, Sara Moisan (photo) et Guylaine Rivard ont présenté une suite de petites scènes axées sur l'interaction entre le corps (des comédiens) et des objets tels que matelas, lanternes, barres parallèles, poupées ou morceaux d'icelles.  Cette lente exploration et/ou appropriation fait surgir des atmosphères parfois comiques, parfois troublantes, d'où se dégagent à l'occasion des bribes de scénarios, des considérations sur certains aspects de notre monde. Un travail fascinant mené avec rigueur, qui produira éventuellement un spectacle en bonne et due forme.

D'ailleurs le spectacle Kiwi, de la Tortue noire, fait partie de la programmation de la Rubrique, le 16 octobre. Ils reprennent aussi (bientôt mais je ne sais pas quand) leur amusante production Vie et mort du petit Chaperon rouge en 8 minutes ralenties.

22/07/2010

Femmes au pouvoir...

afficheAssemblee.jpgIl reste quatre représentations (jeudi à dimanche) de L'Assemblée des femmes, présentée par le Théâtre 100 Masques à la salle Murdock. Cette pièce a été écrite vers 392 avant Jésus-Christ par Aristophane, un auteur grec classique et comique.
Un choix audacieux et réjouissant du metteur en scène Dario Larouche, qui propose en réalité un  collage de tiré de ce texte et d'une autre pièce du même auteur, Lysistrata, en puisant dans plusieurs traductions.

Les sept comédiennes jouent tous les rôles, ceux des hommes et ceux des femmes, alors que dans l'Antiquité, les hommes incarnaient tous les personnages.
Un beau revirement. Même aujourd'hui, on n'est pas si habitué à entendre des femmes parler crûment et publiquement de sexe et de merde. Choquant pour les uns, prisé par les autres, ce langage direct est fort bien maîtrisé par les comédiennes.

Et on ne risque pas de se méprendre sur le sexe du personnage qu'elles incarnent: quand c'est un homme, elles portent un pénis en tissu qui pend comiquement et dont elles savent jouer pour exprimer concrètement... certaines choses.
Le sujet: les Athéniennes, jusque-là soumises à la loi et aux volontés des hommes, se concertent pour prendre le pouvoir et instaurer de nouvelles règles afin de sauver la cité qui s'en va à la dérive.  Elles veulent gérer les relations sexuelles à leur façon (même les laides auront droit au plaisir) et mettre en place un programme politique qui a tout du communisme. Mais leur projet manque de cohérence, et comme dans Astérix, tout finit par une grande fête.

femmesArist.jpg

 

Voici ce que l'on en dit sur Wikipédia:

En mettant en scène les débats des Athéniennes, qui prêtent à rire par leur manque de portée politique, mais aussi par leur défaut de sens pratique et la défense immodérée des intérêts particuliers qui y apparaît, ce sont les projets de constitution qui animent l'Athènes de son temps qu'Aristophane entend tourner en dérision. On observe également dans cette pièce la désillusion du grand poète comique, dont l'amertume ne fait que croître après la capitulation d'Athènes qui clôt la guerre du Péloponnèse, ainsi que devant la dégradation des institutions politiques athéniennes, qui a abouti au rétablissement de la tyrannie.

De cette satire qui ne va pas très loin et renvoie dos à dos les unes et les autres, le metteur en scène (et son équipe) réussit à tirer une réjouissante comédie, découpée en neuf scènes dont le titre est affiché sur un écran.
Propos scabreux, truculents, grivois, lubriques... et pessimistes quant aux motifs qui guident la conduite humaine, pantomimes sans équivoque de copulation et de défécation: s'il était écrit aujourd'hui, ce scénario ne passerait tout simplement pas et serait retiré de l'affiche illico. Le dernier Bye Bye, qui fut si décrié, a l'air d'un cantique religieux à côté de ça.

Les comédiennes, formidables de folie, se prêtent au jeu avec un bel abandon, sans crainte du ridicule, sur le rythme soutenu (élément essentiel de toute comédie) établi par le metteur en scène.

En entrée, le panégyrique (inventé par les Grecs, c'est le mot qui convient) des donateurs (tradition propre aux 100 Masques): un bijou d'écriture humoristique (le texte complet est sur le blogue de DL, ici).

Un décor simple meublé de colonnes doriques à roulettes(!), des boucliers polyvalents et autres accessoires produisant un effet comique, dans une salle complètement réorientée où la scène et le parterre se font face en longueur.

Sans en avoir l'air, cet agréable divertissement est le résultat d'un important travail de réflexion, de mise au point, et de répétition. Un travail d'équipe aussi bien entendu.

C'est très amusant, on passe une belle soirée et on rit beaucoup tout en éprouvant un certain malaise... On rit jaune comme a dit Jack sur son blogue.

Courez-y, vous ne le regretterez pas.